Les rayons et les ombres, pour parler un peu de cinéma

Nous avons appris le tour­nage du film de Xavier Gian­no­li alors que Béné­dicte Ver­gez-Chai­gnon et moi-même met­tions la der­nière main à notre livre « Har­court, les années noires et grises » (Denoël, 2025). Cette coïn­ci­dence, sans que nous sachions autre chose que Jean Dujar­din incar­ne­rait Jean Luchaire, nous amu­sait. Après tout, nous nous apprê­tions à publier des images inédites (ou incon­nues) de Corinne Luchaire avec Wol­rad Ger­lach, de Simone Kamin­ker (bien­tôt Signo­ret, secré­taire de Luchaire pen­dant 8 mois) et de Gerhard Hib­be­len, dont nous savions qu’ils seraient mêlés de près ou de loin à l’in­trigue du long, et même très long,-métrage. Quant à Jean Luchaire, il avait bien posé pour le stu­dio Har­court, à trois reprises, mais l’i­mage qui nous inté­res­sait, datant de la fin 1940 ou du tout début de 1941, demeu­rait introu­vable dans les archives de la Média­thèque du Patri­moine et de la Pho­to­gra­phie (MPP). Ses enfants étaient tous pas­sés devant l’ob­jec­tif de l’é­quipe de Cosette Har­court, Corinne évi­dem­ment, mais aus­si Monique, Flo­rence et, le pre­mier dans l’ordre chro­no­lo­gique, au milieu des années trente, Robert. Enfin, le titre du film fai­sait un clin d’œil (volon­taire ?) à Louis Gil­let, qui avait publié Rayons et ombres d’Al­le­magne en 1937, et auquel notre pré­fa­cier de luxe, Jérôme Prieur, avait consa­cré un livre impor­tant, Regar­der et ne pas voir (Le Seuil, 2024).

J’a­vais vu tous les films de Xavier Gian­no­li, à l’ex­cep­tion des deux pre­miers ; j’ai­mais sur­tout À l’o­ri­gine et Quand j’é­tais chan­teur. Illu­sions per­dues fil­mait et pré­sen­tait la « chose écrite » de façon brillante, rapide. Mar­gue­rite, L’Ap­pa­ri­tion et la série D’Argent et de Sang, mal­gré tout l’at­trait de leur sujet, m’a­vaient moins convain­cu.

Notre livre est paru en octobre 2025. Puis le film est sor­ti au mois de mars de cette année, et le moins que l’on puisse dire c’est que Béné­dicte et moi-même avons été déçus (j’u­ti­lise le nous à des­sein car nous étions de la même séance dans un grand ciné­ma de l’ouest pari­sien).
Très vite, les com­men­taires his­to­riques et les exé­gèses par­fois par­ti­sanes ont pris le des­sus dans les médias, étouf­fant toute autre consi­dé­ra­tion. On débat­tait du réa­lisme du film, de sa dimen­sion his­to­rique, de sa com­plai­sance vis-à-vis des per­son­nages, de ses liber­tés nar­ra­tives et de sa chro­no­lo­gie cabos­sée.
Béné­dicte elle-même, répon­dant à une com­mande du Monde pour une tri­bune où elle regar­de­rait le film avec l’œil de l’his­to­rienne spé­cia­liste de la période 1940 – 1944, s’en acquit­tait avec son habi­tuel brio vei­né d’i­ro­nie. Le fond de ce papier rejoi­gnait les ana­lyses et les réserves d’Hen­ry Rous­so ou de Laurent Joly, dis­pen­sées sur Lin­ke­din ou dans le Guar­dian. Laure Adler, Jérôme Gar­cin et Pas­cal Ory sor­taient la brosse à reluire et le cirage Saphir médaille d’or sur le pla­teau de « C ce soir », en pré­sence du réa­li­sa­teur. Jean-Fran­çois Copé, trou­vant le film « admi­rable », en remet­tait une couche dans « C est à vous » quelques jours plus tard. L’é­cri­vain et ancien sous-pré­fet Michel Ber­nard s’en­flam­mait pour un film mon­trant le des­tin de Luchaire avec « éclat et finesse » dans Le Figa­ro.

Les trois his­to­riens enrô­lés sur le film, Bar­ba­ra Lam­bauer, Cédric Mélet­ta et Yves Pour­cher, se fai­saient plu­tôt dis­crets, mais quand la polé­mique a mis le feu à la forêt, ils ont fini par sor­tir du bois dans L’Obs.
Je crois que sur le plan his­to­rique, la coupe est pleine et qu’on a fait le tour de la ques­tion. Idem pour le débat-tarte-à-la-crème sur le sup­po­sé cou­rage de consa­crer un film à des salauds, sur la bana­li­té du mal, sur le mani­chéisme et tut­ti quan­ti.
Par­lons un peu de ciné­ma, merde !
Les pro­pos de Xavier Gian­no­li lui-même, assez mal embou­ché (mes enfants diraient « pas­sif-agres­sif ») et presque tou­jours sur la défen­sive, sont mar­qués au sceau de la contra­dic­tion. Il répète à l’en­vi qu’il a lu toute la lit­té­ra­ture his­to­rique sur l’Oc­cu­pa­tion, mais qu’il n’est pas his­to­rien, qu’il est un artiste. Jus­te­ment, c’est de ce côté que le bât blesse, car son film est un ratage, faute d’a­voir assi­mi­lé toute cette lit­té­ra­ture his­to­rique.

« Cer­tains cri­tiquent le ren­du pré­su­mé com­plai­sant d’un long-métrage qui n’est pas une docu-fic­tion. Pour­tant, tout a été méti­cu­leu­se­ment pré­sen­té. Corinne Luchaire, la nar­ra­trice de ce film, mené tout en flash-back, ne confesse-t-elle pas, dès les dix pre­mières minutes de l’histoire, son igno­rance et sa maî­trise approxi­ma­tive des dates-clés ? Seule­ment, cer­tains qui se pré­tendent experts et spé­cia­listes en ont déci­dé autre­ment. Alors ils montrent du doigt – mau­vaise foi fait loi ? – une ges­tion tâton­nante de la chro­no­lo­gie prise au sens strict. Or, il ne s’agit pas ici d’un cours magis­tral, encore moins d’une com­mu­ni­ca­tion minu­tée de table-ronde, d’une jour­née d’études ou d’un col­loque uni­ver­si­taire » écrivent Bar­ba­ra Lam­bauer, Cédric Mélet­ta et Yves Pour­cher dans leur tri­bune à L’Obs. Mais jus­te­ment : les dia­logues du film sont si lourds, si expli­ca­tifs qu’il finit par res­sem­bler à un mau­vais dos­sier péda­go­gique ou à un expo­sé de 3h19 sans pause en salle de classe. Xavier Gian­no­li a beau nous dire qu’il a lu tous les livres impor­tants et les mono­gra­phies de ses per­son­nages, il ne les a visi­ble­ment pas digé­rés et le résul­tat me rap­pelle cer­taines pâtes à crêpes ou à gâteau ratés, pleines de gru­meaux : les élé­ments ne sont tout sim­ple­ment pas fon­dus.
Ayant lu la bio­gra­phie de Jean Luchaire par Cédric Mélet­ta, le livre de Bar­ba­ra Lam­bauer sur Otto Abetz et la bio­gra­phie de Corinne Luchaire par Carole Wro­na, j’ar­ri­vais à la séance des Rayons et des ombres avec de solides connais­sances des per­son­nages, mais alour­di par tant de lec­tures. N’é­tant pas his­to­rien j’é­tais fer­me­ment déci­dé à ne pas me lais­ser pié­ger par la ten­ta­tion de guet­ter, dans une œuvre de fic­tion, la moindre et néces­saire tra­hi­son des faits. J’at­ten­dais un film avec un sujet clair, un par­ti-pris solide et une écri­ture sans faille. Aus­si avais-je fait l’ef­fort de me déles­ter de mon bagage docu­men­taire et lais­sé mes réfé­rences au ves­tiaire pour entrer dans la séance avec la can­deur du spec­ta­teur peu infor­mé. J’é­tais prêt pour le spec­tacle, prêt à m’embarquer sur l’aile de la fic­tion, prêt pour la séance d’hyp­nose. J’é­tais même prêt à une régres­sion sup­plé­men­taire pour deve­nir un spec­ta­teur-qui­dam : ache­ter une bonne grosse glace ou une boite de pop­corn, mais je me suis sou­ve­nu in extre­mis que je sor­tais de table et que je suis dia­bé­tique.

Les lumières se fanent et le beau visage opa­lin de Nas­tya Golu­be­va appa­raît bien­tôt sur la toile. Je me suis cris­pé une pre­mière fois lorsque Otto Abetz (August Diehl) a com­men­cé à expli­quer à Jean Luchaire, sitôt reve­nu dans Paris occu­pé, ce qu’est un Gau­lei­ter à l’Est et pour­quoi il ne vou­drait pas faire la même chose en France. Hélas cet excé­dent de didac­tisme irrigue et plombe tous les dia­logues — notam­ment les médiocres échanges de confé­rences de rédac­tion autour de Jean Luchaire-Dujar­din —, jus­qu’au texte de la voix off dévo­lu à Corinne Luchaire. De telles expli­ca­tions de texte des­ti­nées au spec­ta­teur novice comme de moches notes en bas de page doivent-elle se faire de manière aus­si lit­té­rale, directe, balourde et bavarde, dans un film qui se pique d’être une vaste fresque réa­liste ? De dis­crets mar­gi­na­lia auraient mieux rem­pli leur office — un ter­ri­toire où M. Klein de Losey, rem­pli de signes mineurs et de motifs dans la tapis­se­rie, excel­lait notam­ment.
J’i­ma­gi­nais, ô naïf irré­duc­tible, que Gian­no­li nous épar­gne­rait les scènes de dépra­va­tion à putes nues et avi­nées por­tant cas­quette nazie vues, vues, vues et revues… mais non, il y va tout droit, et sans ima­gi­na­tion. À par­tir de là, le film m’est deve­nu tota­le­ment pré­vi­sible dans son absence de par­ti-pris, puis­qu’il vou­lait tout trai­ter, tout dire et tout mélan­ger. Je sen­tais venir le mar­ché noir, les bureaux d’a­chat, les com­tesses de la Ges­ta­po. Ils et elles ne tar­dèrent pas.
Au mitan du film, j’a­vais fait in pet­to le pari qu’on allait bien avoir un cou­ple­tin sur la Conti­nen­tal d’Al­fred Gre­ven et ceux qui avait tour­né pour lui. J’ai été ser­vi, car ça n’a pas man­qué.
Mal embar­qué comme c’é­tait, je subo­do­rais qu’on aurait aus­si droit à la répé­ti­tion de l’exé­cu­tion de Luchaire, mais en cou­leurs, car elle est en noir et blanc la pre­mière fois. Bin­go.
Au moins, cette scène, tour­née au fort de Saint-Cyr, m’a fait sou­rire. Voir Luchaire se faire fusiller sur le site où sont archi­vés les films de Corinne et ses pho­tos au stu­dio Har­court, voi­là qui ne man­quait pas d’i­ro­nie.
Dans une autre dimen­sion, le film échoue éga­le­ment à enga­ger le spec­ta­teur sur le plan émo­tion­nel. Hélas, qu’on ne s’at­tende pas à être ému, à vibrer, à rire ou à pleu­rer devant Les Rayons et les ombres comme devant Black Book, le Casa­blan­ca trash et roma­nesque de Paul Verhoe­ven. Les per­son­nages res­tent incom­pré­hen­sibles, on les regarde — sur­tout Luchaire, déses­pé­ré­ment vide et sans panache, mal­gré l’im­pec­cable Dujar­din — sans espoir de jamais s’i­den­ti­fier ou tout sim­ple­ment s’y inté­res­ser. Il est ardu de faire un film de qua­li­té bâti sur un per­son­nage anti­pa­thique, alors sur trois…

Pour com­prendre enfin tout ce qui manque au film de Xavier Gian­no­li, il suf­fit de voir ou de revoir En Angle­terre occu­pée de Kevin Brown­low et Andrew Mol­lo (1964), dont Chris Mar­ker disait qu’il était « le seul film qui nous montre ce qu’est vrai­ment une occu­pa­tion ». Avec une insigne pau­vre­té de moyens mais des idées à revendre, les Bri­tan­niques se ser­vaient des contraintes pour réa­li­ser une uchro­nie gla­çante, une fic­tion qui devien­drait pour­tant le mètre-éta­lon du ciné­ma-véri­té. « Le plus grand film sur la Seconde guerre mon­diale est une fic­tion » ajou­tait Chris Mar­ker. Ce constat demeure, mal­gré l’en­thou­siasme étrange et injus­ti­fié pour Les Rayons et les ombres.

Commentaires sur “Les rayons et les ombres, pour parler un peu de cinéma”

  1. Avatar de Guz
    Guz

    Mer­ci et Bra­Vo

  2. Avatar de Angelo Cosimano
    Angelo Cosimano

    Mer­ci !
    Je ne par­tage pas votre regard sur Jean Dujar­din qui à mon sens, « rejoue » le colo­nel Pic­quart du très très mau­vais film de Polans­ki sur l’af­faire Drey­fus. Les contraintes de finan­ce­ment, pousse à ce mis­cas­ting très frequent qui consiste à choi­sir un comé­dien ban­kable et très popu­laire pour jouer le rôle d’un salo­pard.
    Mais face à ces 2 films très hone­reux et à ces 2 catas­trophes his­to­riques et sans doute indus­triel pour le film de Gian­no­li, il convien­drait de cher­chez l’er­reur ou les points de recou­pe­ments.

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